Make or Buy : pourquoi l'Europe et les US ne répondent pas pareil
Posez la question « make or buy ? » à un DSI d'assurance à Chicago et à son homologue à Paris, et vous obtiendrez deux réponses opposées. Aux États-Unis, l'écrasante majorité des grands assureurs a fait le choix du buy et tourne sur des progiciels du marché. En France, historiquement, plus de 75% des assureurs IARD (38 sur 50) fonctionnent sur des systèmes développés en interne (source : Le journal du Net). Même métier, même dilemme, deux cultures technologiques radicalement différentes. Et en 2026, le modèle du make, longtemps une évidence en Europe, semble de plus en plus dépassé.
Pourquoi la question ne se pose pas de la même façon
Le dilemme make or buy n'est pas qu'une affaire de préférence. Il est structuré par la géographie du marché.
Aux États-Unis, un assureur qui déploie une plateforme de gestion de polices et de sinistres adresse un marché continental : une langue, des pratiques de distribution homogènes, des produits comparables d'un État à l'autre. Malgré les 50 régulateurs d'État, le marché est standardisé en pratique. Un progiciel peut donc amortir son coût de développement sur des dizaines de carriers aux besoins similaires.
En Europe, chaque pays est un marché à part : langue, fiscalité, droit du contrat, habitudes de distribution, garanties obligatoires. Un progiciel « paneuropéen » doit absorber cette complexité, ce qui a longtemps rendu l'offre des éditeurs moins convaincante qu'aux US. Résultat : les assureurs européens ont construit eux-mêmes, pays par pays, des systèmes taillés pour leur marché domestique.
Ajoutez à cela le coût d'un remplacement d’un logiciel de gestion d’assurance (souvent plus de 5 millions de dollars et 12 à 18 mois de projet pour un grand assureur, davantage en réalité pour les programmes complets) et vous comprenez pourquoi personne ne rejoue cette partie de gaieté de cœur.
États-Unis : le règne du buy
Le marché américain s'est consolidé autour d'une poignée d'éditeurs dominants, devenus le standard de fait chez les grands carriers. La question make or buy y est tranchée depuis une décennie : on achète, on configure, on intègre.
Le « make » n'a pas disparu pour autant. Il s'est déplacé : ce sont les insurtechs full-stack financées en capital-risque qui construisent leur stack de zéro, parce que leur modèle économique repose précisément sur cette maîtrise technologique. Pour un assureur traditionnel de taille intermédiaire, en revanche, construire en interne est devenu une anomalie.
La contrepartie de ce modèle : une dépendance forte à un oligopole d'éditeurs, des coûts de licence et d'intégration élevés, et des délais de mise sur le marché qui restent longs malgré la promesse du progiciel.
Europe : l'héritage du make
L'Europe a fait le chemin inverse. Les assureurs européens, notamment français, ont historiquement privilégié le développement interne : des équipes IT très étoffées, des systèmes maison construits sur des décennies, parfaitement ajustés aux spécificités locales. C'est la fameuse « cuisine interne » : on ne dépend de personne.
Cette indépendance a un prix, et il ne se mesure pas qu'en euros. Les DSI d'assurance consacrent plus de la moitié de leur budget IT à la seule maintenance de ces systèmes maison. Mais le vrai décrochage est ailleurs : un système développé en interne ne peut pas suivre le rythme d'innovation d'un logiciel dont c'est l'unique métier, amélioré en continu pour des dizaines de clients. Et l'arrivée de l'IA creuse l'écart un peu plus : ces socles vieux de vingt ou trente ans, sans APIs, avec des données enfermées dans des formats propriétaires, sont structurellement inadaptés aux cas d'usage qui émergent. Ce n'est pas un hasard si l'obsolescence du legacy est devenue le premier déclencheur des projets de modernisation (citée par 48 % des assureurs interrogés dans une étude sectorielle de 2025), devant l'expérience client (44 %) et la conformité réglementaire (42 %).
Le buy progresse donc en Europe, mais lentement. Beaucoup d'assureurs européens évoluent vers un modèle hybride, en conservant le legacy pour le stock et en achetant des briques modernes pour les nouveaux produits.
La troisième voie : ni make, ni buy à l'ancienne
Et si le make or buy, tel qu'on le pose depuis vingt ans, était une fausse question ?
Le make à l'ancienne produit des systèmes qu'on ne sait plus faire évoluer. Le buy à l'ancienne, celui du progiciel déployé en 18 mois, finit souvent par reproduire le problème qu'il prétend résoudre : au bout de quelques années de configurations spécifiques, le progiciel devient à son tour un legacy, propriétaire de surcroît.
Ce qui émerge des deux côtés de l'Atlantique, c'est une troisième voie : le core system SaaS modulaire, conçu API-first. On achète le socle (gestion des contrats, quittancement, sinistres) et on construit ce qui différencie vraiment : les produits, les parcours, les intégrations distributeurs. Le make se concentre là où il crée de la valeur ; le buy couvre ce qui est devenu une commodité.
Pour l'Europe, cette approche a un avantage décisif : la modularité permet d'absorber la fragmentation du marché. Lancer un produit dans un nouveau pays devient un paramétrage et quelques intégrations, pas une réécriture. C'est aussi ce qui rend enfin crédible l'ambition paneuropéenne des courtiers grossistes et des assureurs de taille intermédiaire, ceux-là mêmes pour qui ni le make intégral ni le progiciel à 5 millions n'ont jamais été accessibles.
Une fausse alternative
L'Europe et les États-Unis n'ont pas répondu pareil au make or buy parce que leurs marchés ne posaient pas la même question. Les US ont standardisé, l'Europe a personnalisé. En 2026, les deux approches convergent vers le même constat : ce n'est plus « faire ou acheter » qui compte, mais « où placer la frontière entre les deux ».
Les assureurs et MGA qui gagneront la prochaine décennie ne seront ni ceux qui auront tout construit, ni ceux qui auront tout acheté. Ce seront ceux qui auront acheté un socle moderne et gardé la main sur ce qui les rend uniques.
Qu'est-ce qu'une Core Insurance Platform et pourquoi en adopter une ?
Une Core Insurance Platform est une plateforme SaaS conçue pour gérer l'ensemble du cycle de vie d'un produit d'assurance : configuration produit, tarification, souscription, gestion des polices, sinistres et reporting. L'adopter permet de lancer des produits plus rapidement, de réduire les coûts opérationnels et d'accéder à des innovations (notamment IA) sans les développer soi-même.
Comment l'intelligence artificielle change-t-elle la décision Make or Buy en assurance ?
L'IA renforce l'avantage des solutions externes. Les plateformes SaaS spécialisées concentrent des équipes dédiées à l'intégration de l'IA dans les processus d'assurance. Construire ces capacités en interne exige des talents rares et des investissements continus. Les assureurs qui s'appuient sur des plateformes nouvelle génération affichent une productivité par ETP supérieure de plus de 40 % par rapport à ceux qui utilisent des systèmes historiques.